Zahra, ou la ménagère au bord de la crise de nerf

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Zahra fait partie de ces court-métrages qui nous touchent sans en dire beaucoup. Plein d'humanité, de poésie et de justesse, il traite avec subtilité de la condition de la femme au foyer marocaine, de ses aspirations déçues, de ses conflits internes. Récemment projeté au parlement européen dans le cadre du festival belge Elles tournent, le film a réalisé un joli parcours depuis sa sortie en 2012. Dans le cadre de la publication "Vers un féminisme humaniste dans le monde arabe", il nous semblait intéressant de revenir sur la question de la femme au foyer, son intériorité, sa solitude et parfois même sa détresse, souvent incomprise et occultée par la société. Nous avons donc rencontré Houda Lakhdar, la jeune réalisatrice; elle nous raconte sa démarche, sa vision, ses inspirations.

"Le féminisme pour moi c’est d’oser sa force avec évidence, car se comparer c’est encore demander la permission."

Zahra
Zahra
  • Zahra était ton projet de fin d'études à l'ESAV, peux-tu nous parler de ta démarche et du choix du sujet ?

Je dois dire qu’en fin de cycle je n’étais pas vraiment prête à réaliser un film que j’aurai aussi écrit, puisque ça n’avait pas coïncidé dans ma vie avec des sujets qui avaient assez muri en moi pour être exprimés. Alors la chose qui me motivait le plus en tant qu’étudiante était de me poser une contrainte formelle et dans mon cas c’était le traitement d’un lieu unique en concentrant mes efforts sur la direction d’acteurs.

J’ai toujours eu une fascination pour les femmes au foyer. Ce n’est pas forcément une admiration ou du jugement, mais quelque chose dans leur générosité et leur dévouement à la limite du burn-out attirait mon attention.

  • Comment as-tu traité justement la question de la femme au foyer ? Qui est Zahra ? 

Zahra est une femme au foyer qui n’a pas de problème grave en particulier, dans le sens où elle ne vit pas un drame palpable et concret si ce n’est son malaise intérieur. Elle a tout ce dont elle a pu rêver, et pourtant une envie d’être seule et de tout quitter la guette. Elle n’a pas de solution, elle se questionne. C’est cet état qui m’intéresse à ce jour : ce qu’on a pour habitude de voir comme étant acquis dans un monde mené par une dominante masculine et qui n’est pas forcément une Vérité absolue.

"J’aime perturber ce qui est silencieux dans notre société."

En voyant ce film lors de sa projection à Bruxelles dans le cadre du Festival du Film Elles tournent  en octobre dernier, la psychologue Rita Khayat a relevé la position assise de « Zahra » comme très courante dans le langage de la femme au foyer marocaine, notamment chez ses patientes : « Galssa Fdar ». Cette position est pesante et vous emprisonne dans une contemplation sans issue.

Ce n’est pas pour moi un sujet fataliste, un carrefour s’offre à toutes les femmes. A Zahra aussi.

  • Quelles sont tes plus grandes inspirations au cinéma ? 

Dans le cinéma mes inspirations sont multiples pour plusieurs raisons différentes, qui peuvent se résumer vulgairement par raisons : j’admire par exemple Terrence Malick pour la fluidité vivante de ses images, Xavier Dolan pour son excitante dévotion envers la création, Wong Kar Wai pour le génie de ses mises en scène, Spike Jonze pour sa justesse aiguisée, Nabil Ayouch pour l’humanité de ses propos… Mais lorsqu’on fait un film on oublie ces raisons et emportons l’essentiel inconsciemment avec nous, l’inspiration devient la vie, et la caméra notre témoin. Cela dit la présence de ces figures en nous pendant la période d’écriture et de préparation a quelque chose de très rassurant et stimulant.

  • Quelle est ta vision de place des femmes dans l’industrie cinématographique marocaine ?

Dans le Cinéma et l’audiovisuel au Maroc, nous pouvons être fiers d’avoir une industrie où les femmes ont bien pris leur place. En plus d’être actives, elles sont aussi très respectées et écoutées qu’elles soient productrices, réalisatrices, directrice photo, monteuse. Je pense que l’urgence de sauver cette industrie qui continue de se mettre en place a redéfini les priorités et a fait oublier les jeux de pouvoirs entre les sexes dans ce domaine.

De plus puisqu’on parle de cinéma, la question du regard est décisive dans notre monde actuel. Les histoires racontées par le prisme féminin, sont une merveilleuse opportunité pour elles d’enrichir la réalité commune qu’elles partagent avec les hommes.

Quand on voit les injustices que les femmes subissent dans le monde je pense qu’il est de notre devoir à toutes de réagir... L’exécution il y a deux semaines de Reyhaneh Jabbari en Iran m’a bouleversée, jusque dans ma chair… Ces choses ne devraient pas avoir lieu et le sujet du féminisme est à prendre très au sérieux malgré la caricature qui a pu en être faite. Certaines choses sont à remettre en question, mais que la femme ne se raconte pas d’histoire, elle a un combat à livrer pour faire atteindre à l’humanité son juste équilibre.

  • Quels sont tes projets à venir ? 

Après « Zahra » en 2012, j’ai intégré la production depuis maintenant 2 ans. Et le fait que mon film de fin d’études aie en parallèle continué à voyager et faire parler de lui m’encourage beaucoup. Ca me fait aussi toujours très plaisir, malgré la pudeur des erreurs formelles que je peux y voir avec le recul.

Je suis actuellement en préparation de deux prochains courts métrages que j’ai écrits ces deux dernières années.

Je dois dire que beaucoup d’évènements et de faits que j’observe autour de moi ont fait qu’élever ma voix est devenu une affaire personnelle dans la manière dont je choisi de mener ma vie sociale, professionnelle et artistique. Je ne m’en cache pas, je suis une Femme féministe. Et le féminisme pour moi c’est d’oser sa force avec évidence, car se comparer c’est encore demander la permission.

  • Festival du court méditerranéen de Tanger 2012,
  • Festival du Printemps du Cinéma Arabe à Paris 2012,
  • Courts-en Herbe de Marseille 2013,
  • Festival du court métrage marocain de Rabat 2014
  • Festival Elles Tournent de Bruxelles 2014. (Projection au Parlement Européen en parallèle pour traiter du regard des femmes au Maroc.)